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Florilège des récits
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Premier lâché, Gatlato père, 1940

Ensuite vint le jour de mon premier vol. Ce fut un baptême de l'air, puisque je n'avais jamais volé de ma vie ; cette date est restée mémorable : le 11 janvier 1940.

Ce biplan " Luciole " était une carcasse de bois recouverte de toile peinte à l'émaillite, d'une couleur aluminium le tout tendu par des câbles pour en assurer la rigidité, un moteur profilé, train d'atterrissage fixe, et un fuselage comprenant 2 places en tandem. Nous avions la tête complètement dehors protégée par une toute petite visière, d'ou l'utilité d'être équipé du casque et des lunettes de vol. Mais quelle sensation de sentir l'air vous fouetter le visage et sentir les vibrations de cet objet presque vivant, bien sanglé sur le siège avec un manche à balai entre les jambes et tout au bout des pieds deux genre de pédales qui je le saurai après s'appelle le palonnier. D'ailleurs pour ce vol inaugural on ne me les a pas réglés, ce qui fait qu'avec mes jambes courtes je n'arrive pas à les atteindre. Comme je ne dois rien toucher je préfère regarder au dehors et voir les champs, les arbres et les petites maisons défiler sous les ailes. Mon cœur bat si fort de joie, que j'ai envie de crier, de chanter. Voilà le moment de se poser, la fête est finie et je regarde de faire mon moniteur. Il me semble que c'est une phase du vol qui ne sera pas si facile que cela. Je vois notre aérodrome qui en somme est un grand champ plein d'herbe, je reconnais l'aérogare puis notre cantonnement, tout cela se met à grandir à vue d'œil, tellement pris par le spectacle je suis tout surpris lorsque je sens les roues toucher sol. Me voilà revenu sur le plancher des vaches l'avion perd de la vitesse en continuant à rouler, puis l'arrière du fuselage s'abaisse doucement et l'on sent le patin arrière frotter plus durement sur l'herbe ; La grande étape pour moi est franchie, c'est enfin arrivé, je suis un aviateur. Je pense à mes amis de camping qui se moquaient de moi, je voudrais bien qu'ils soient là pour voir ma victoire !

Je vole - Le lendemain, après une explication complète sur le fonctionnement, du manche à balai, des palonniers, de leur coordination comme si on voulait faire un virage sur une route : plus on serre le virage, plus on doit pencher son aile, sinon on dérape dans l'air comme sur une route dont le virage, ne serais pas redressé, l'importance de la ligne de vol dont la référence est la ligne d'horizon qui doit toujours être alignée à la hauteur du capot moteur et qui permet de voir si les ailes sont bien à l'horizontale.

Après quelques démonstrations du moniteur je dois suivre ses mouvement sur ma double commande, c'est à moi. Immédiatement l'avion s'engage dans un ballet effréné, c'est le capot qui descend sous l'horizon puis qui plonge subitement dessous, dans un piqué avec l'aile qui se met à pencher d'un côté sans que je m'en rende compte, j'essaye de redresser tout cela tant bien que mal, mais voilà que je prends une gifle d'air sur la joue venant de la droite, je suis en glissade complète sur la droite ayant dû donner un mouvement de palonnier intempestif.

Il me tarde que le moniteur reprenne les commandes car je ne contrôle plus la situation et même commence à avoir peur de cette bête sauvage que je ne sais pas maîtriser. Le voilà enfin qui me délivre et comme toujours cela parait si simple quand il pilote, le vol redevient un plaisir. Je fais encore quelques essais en voulant à tout prix maîtriser tous ces mouvements incontrôlés. C'est ce manche à balai, qui pouvant se déplacer dans tous les sens, me joue tous ces tours! J'arrive à peine à tenir la ligne de vol avec le capot, mais d'une manière si nerveuse qu'on se croirait sur des montagnes russes.

La séance prend fin et nous voilà au-dessus du terrain. Le moniteur me demande de suivre ses mouvements de commandes pendant le tour de piste, en approche et pendant l'atterrissage et surtout de ne pas me crisper dessus comme cela est déjà arrivé parait-il.

Toutes ces conversations se font en criant très fort, le moteur au ralenti, dans l'odeur de gaz d'échappement, le moniteur qui est devant, se retournant pour voir un peu la tête que je fais. Pendant l'atterrissage il peut ainsi m 'expliquer tout ce que je dois voir et sentir, le moteur étant réduit.

Ainsi s'est déroulée ma première leçon de pilotage, qui d'après le moniteur était normale étant donné la nouveauté de la chose. Pour moi, inutile de dire la joie mais aussi la crainte de ne pas pouvoir être à la hauteur. Serai-je capable de m'adapter ? L'avenir le dira !

Les mois suivants, l'entraînement continue, avec parfois des moments de découragement complet, et l'impression constante de ne pas être capable d'être un jour pilote. Les moniteurs ne se mettent pas des gants pour nous rabaisser avec des phrases telles que : 'Vous auriez mieux fait de rester derrière votre charrue et vos vaches' alors que maintenant, je sais que si je n'apprenais pas, c'est qu'ils n'instruisaient pas bien !

Enfin un jour où il me semblait que mon travail en vol l'avait plus écouré que les autres jours, écourtant la séance, il me fait rouler vers les hangars, avant la fin de la leçon, après un seul atterrissage que j'avais cru pourtant réussir. Je me dis que c'est fini pour moi ! Mon espoir d'être pilote est dans les choux, et j'ai vraiment le cour au bord des larmes. Mon entraînement va être stoppé comme cela est déjà arrivé à plusieurs d'entre nous. Je pense que le terme de rampant, appliqué au personnel non navigant de l'armée de l'air est celui qui va me convenir. Nous venons nous aligner à la même hauteur que les autres avions, prêts pour partir avec d'autres élèves, ce ne sera plus jamais moi, et je suis vraiment triste, en me disant que mon père avait raison.

Nous voilà maintenant arrêtés. Le moniteur va couper le moteur...Tiens! il ne le coupe pas ? Mais que fait-il ? Il se lève de son siège en souriant et dégrafe son parachute, ma parole il a oublié de couper ! Il descend sur l'aile et se penche vers moi et me dit: 'A vous, maintenant, vous partez faire trois tours de piste et trois atterrissage allez, fichez moi le camp'.

La surprise est totale pour moi. Il est fou ! je ne suis pas prêt ! Hier encore, il ne manquait pas une occasion de me dire que je n'y arriverai jamais ! Bon ! Allons-y, un peu de gaz et cela roule doucement sous les yeux attentifs de mon moniteur, je prends la direction du point de décollage, me voilà aligné sur mon repère de l'autre côté du terrain. Je tire la manette de gaz a fond en arrière (oui c'était ainsi à cette époque), l'avion prends de la vitesse, quelques coups de palonniers à droite pour compenser le couple moteur, à gauche, pour redresser, tenir la queue au sol avec le manche, lorsque la vitesse est atteinte, tirer légèrement sur le manche pour décoller du sol. Voilà je suis en l'air !

Il faut monter dans l'axe jusqu'à 300 mètres en respectant bien la vitesse de montée. Réduire le moteur à la puissance de croisière, virage de 90° à droite, puis encore 90° et on se retrouve avec le champ d'aviation sur sa droite en essayant de bien maintenir cette altitude de tour de piste fixée a 300 mètres.

Toutes ces manouvres ont mobilisé toute mon attention, ce qui fait que je ne me suis rendu compte de rien. Maintenant que J'ai du temps devant moi avant d'effectuer d'autres manouvres et que j'ai seulement le souci de bien garder le dessus du capot moteur aligné sur la ligne d'horizon, tout en surveillant du coin de l'oil l'altimètre et le variomètre de façon à garder une altitude à peu près constante, maintenant donc, je peux laisser exploser ma joie sans aucune limite ! Et me voilà chantant à tue tête, poussant des cris de bête sauvage, hurlant mon bonheur d'avoir vaincu le sort et croyant être devenu un homme, qui plus est : volant. Mais voilà ! La fin de la branche arrière du tour de piste arrive, il va falloir virer à droite bientôt et entamer la procédure d'atterrissage. Cela n'est plus de la rigolade et il faut me concentrer au maximum pour réussir cette approche et surtout le toucher des roues sur l'herbe le plus doux possible, et ne pas faire des bonds successifs comme cela m'est déjà arrivé. Subitement une pensée vient à mon esprit. Mon moniteur est en bas en train de surveiller tout ce que je fais. Rien qu'à cette idée la panique monte en moi, et il me faut redoubler d'attention en me disant que je sais exactement ce qu'il y a à faire, pour retrouver mon calme. Je suis donc en approche finale, je réduis le moteur à la puissance fixée et surtout, surtout, je maintiens la vitesse exactement à celle prévue. Il me faut donc ne pas quitter des yeux la vitesse indiquée par le badin sur la planche de bord, mais aussi surveiller dehors l'approche du terrain pour ne pas me poser trop court ou je casserais l'avion à coup sûr dans les arbres, ou trop long et alors ne pouvant pas m'arrêter cela serait la même chose dans ceux qui m'attendent, après le bout du terrain. La vitesse est absolument primordiale cela nous a été répété continuellement. Si elle tombe trop, l'avion part en perte de vitesse, il 'décroche' et c'est irrattrapable, on tombe comme une pierre jusqu'au sol sans rien pouvoir faire. Si la vitesse est trop élevée, on ne pourra jamais se poser, l'avion ayant toujours la vitesse nécessaire pour voler et il serait trop bête de ne pas en profiter ! Par contre le vrai secret d'un atterrissage bien réussi, c'est justement la perte de vitesse expliquée plus haut, mais dans des conditions particulières. Il faut avoir les roues le plus près du sol possible, garder l'attitude de l'avion par rapport au sol correspondant à celle du roulage, et au fur et à mesure que la vitesse diminue tirer sur le manche, pour avoir le manche complètement au ventre au moment ou l'avion va décrocher . Tout est donc une question de jugement. On comprendra aisément que si ce décrochage se produit avec les roues à dix ou vingt centimètres du sol c'est un atterrissage réussi, à un mètre, cela sera un atterrissage dur, par contre au-dessus de un mètre, il est sûr qu'une aile va pencher et toucher le sol avant les roues et le bel oiseau sera cassé !

Tout cela me passe dans la tête et c'est dans la plus grande concentration que je réussi sans doute le plus bel atterrissage de ma vie! Revenant vers le point de décollage, je suis obligé de passer près de mon moniteur. Celui-ci applaudi des mains et je l'avoue une bouffée de chaleur me parcoure de la tête aux pieds. C'est le bonheur, le vrai !

Il me faut encore faire mes deux tours, mais si le plaisir est tout aussi intense, cela n'est déjà plus le 'merveilleux' de la découverte de cette sensation nouvelle : Voler seul à bord d'un avion ! Si je suis encore capable 48 ans après de vous avoir fait toucher du doigt cette joie incomparable, c'est que vraiment elle est restée gravée en moi.

Je dois avouer humblement que les deux autres tours de piste ne furent pas aussi soigneusement exécutés que ce premier. Il y eut sans doute un peu de laisser aller tout en restant tout de même corrects.

Ayant eu droit aux félicitations de mon moniteur cela m'a vraiment confirmé que j'étais dès maintenant accepté dans la confrérie des Pilotes. Cela n'ayant naturellement pris validité qu'après avoir payé le pot traditionnel d'abord au bar des moniteurs dans l'aérogare, puis naturellement le soir avec mes camarades de stage au petit bar de notre cantonnement à l'Augerie.

 
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