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La baraka

Dans la vie, je crois que nous disposons tous, au départ, d'un capital de chance. Mais il est probablement inégal selon les individus. Les faits ci-après témoignent que, pour beaucoup d'entre eux, seuls le hasard, la chance, la bonne étoile ou la Providence (selon convictions...) ont pu jouer.

- 1948 Au cours de mon service militaire, au Bourget-du-Lac, en Savoie, après que l'on m'ait demandé de réparer un problème de radio sur l'avion d'un général en visite, le pilote, pour me remercier, m'offre de faire un tour d'essai. Au moment de monter à bord du Nord 1100, un gros aspirant survient, m'éjecte et prend ma place avec deux autres personnes. L'avion décolle en direction du lac. Panne de moteur vers 60 m d'altitude. L'avion tombe et s'engloutit dans ce lac très profond. 4 morts.

- 1949 Sur le terrain d'aviation de Saint-Cyr-l'Ecole, près de Versailles, au moment de monter sur un Stampe, le F-BCVJ, un autre pilote, M. Dewitt, consul de Hollande à Paris, s'apprêtait à faire de même. Après échange de politesses, je lui cède mon tour. Peu après son décollage, une collision en vol survient, du fait d'un autre appareil. Un mort, et pour M. Dewitt, un an d'hospitalisation.
C'est à la suite de cet accident que j'ai été amené à témoigner pour l'Aéroport de Paris et à rencontrer souvent Maurice Bellonte, président de la commission d'enquête.
(COSTE et BELLONTE, héros de la première tentative de traversée de l'Atlantique, de Paris à New-York, en 1929, où ils décident de faire demi-tour pour cause météo, à mi-route... Ils la réaliseront complètement, cette première traversée, le 1er Septembre 1930, répondant ainsi à l'exploit de Charles Lindbergh).
Mes photos aériennes ont pu démontrer que les installations de l'aéroport étaient parfaitement en règle, dégageant ainsi la responsabilité de l'Aéroport de Paris.

- 1960 En vol sur un Jodel D 117, vers 2000 m d'altitude, l'hiver (entraînement d'un élève en radio-navigation). Il faisait -10 degrés à l'extérieur. Rupture brutale de la verrière dont la structure métallique bat sur le dos du fuselage, risquant de se décrocher et de déchirer la dérive. Tout s'envole à bord et nous sommes gelés ! Je réussis à rentrer tout doucement à Saint-Cyr et à me poser sans casse sur la piste libérée par le contrôle.

- 1961 Panne de moteur au décollage, à Saint-Cyr, sur un Jodel D 117.
Hélice en croix vers 30 m de hauteur. Je réussis à poser l'appareil sans casse, en évitant route, ligne haute tension et voie de chemin de fer qui me barraient l'horizon ! Robinet d'essence fermé. Actions vitales faites machinalement. Faute personnelle.

- 1963 Au Sahara, à bord d'un DC 3, le feu se déclare dans le tableau de bord ! Le pilote réussit à reposer l'avion. On a eu chaud !

- 1963 Sur un Ryan " NAVION ", en région parisienne, vers 2000 m d'altitude : vibrations brutales menaçant d'arracher le moteur de son bâti. Moteur coupé, je réussis à rejoindre la verticale Saint-Cyr, puis celle de Guyancourt, avant d'atteindre Toussus-le-Noble en vol plané et à me poser sans problème sur une piste libérée par le contrôle. (Rupture de butée de pale d'hélice à pas variable).

- 1964 Au Sahara, à bord d'un DC 3, de l'huile du circuit hydraulique ruisselle dans l'allée centrale ! On était obligé de relever les pieds pour ne pas baigner dedans... C'est fou, ce que parait contenir une bâche d'hydraulique quand c'est réparti en couche mince ! Le pilote réussit à reposer l'avion à Béchar, train sorti. On a pris un autre avion et c'était reparti !

- 1982 Sur un vol commercial en DC 10, Libreville (Gabon)-Paris. J'étais avec l'équipage, dans le cockpit quand le réacteur central s'est mis à chauffer et menaçait de prendre feu. Retour à Paris avec seulement 2 réacteurs. Pas de problème, les pax ne se sont rendu compte de rien.

- 1982 Au Brésil, dans l'état de Santa-Catarina, au sommet d'une montagne : le Morro da Igreja. J'étudiais l'emplacement d'une future station radar quand le temps s'est rapidement dégradé. Dans mes instruments optiques, je voyais REMONTER des paquets de grêlons... Je me sentais mal, très oppressé et j'ai été soudainement pris d'une espèce de panique : je me suis mis à crier, entraînant mes compagnons (deux officiers de l'AA Brésilienne) dans une course folle vers le bas. Nous avions à peine parcouru deux cents mètres quand la foudre a vitrifié le sommet du rocher sur lequel nous nous tenions.
On y est remonté pour vérifier, le lendemain. Quelle trouille rétrospective !

- 1984 A Franceville, Gabon. Je devais voler le jour suivant avec le commandant Maillard, sur Mirage V biplace.
La grande fête, quoi !
Rappelé d'urgence en France le soir même, la mort dans l'âme, je dois renoncer à ce vol. Le lendemain, en patrouille, le commandant Maillard, avec un autre Mirage et deux pilotes Gabonnais, percute une colline sous des nuages très bas : deux Mirages détruits, trois morts. J'ai bien failli être le quatrième... Mais c'est idiot de dire cela : l'histoire ne se recommence jamais.

- 1986 A bord du F-GBVJ, DR 400 de l'aéro-club de Pons, 2400 pieds, Est de La Rochelle. Le moteur "ratatouille" d'un coup. Rien n'y fait et je perd de l'altitude. La Rochelle comprend la situation : "Victor Juliette, circuit clair, vous avez liberté de manoeuvre". Atterrissage sans problème, je réussi à me poser directement sur la piste de Laleu. A l'atelier de réparation on a trouvé un gros dépôt de plomb sur les bougies du bas.

- 1989 Séance d'initiation aux ULM sur un terrain régional. Devant le manque total d'appareillage de bord (pas même d'indicateur de vitesse), je me dégonfle et renonce à essayer cet engin. Le vol suivant, cet appareil décroche et s'écrase : 1 mort, 1 grièvement blessé.

Evidemment, tous ces accidents ou incidents sont d'importances bien inégales, j'en retiens toutefois qu'il vaut mieux ne pas trop "tenter la chance", car on ne sait jamais ce qui reste du capital initial...

Je n'évoque pas les vols où les passagers sont descendus ravis et heureux de ce qu'ils venaient de découvrir. J'en tiens une comptabilité rigoureuse : j'ai toujours débarqué autant de passagers qu'il n'y en avait eu d'embarqué, jamais une seule perte ! Il est vrai que sans parachute, ça freine les ardeurs.... (:-o)))

C'est un peu ma fierté d'avoir toujours ramené la barquasse sur une piste et mes passagers dans un état convenable.
Ah, si, pourtant, mon honnêteté naturelle m'interdit de sceller cette exception : une amie, actuelle chroniqueuse cinéma dans la presse et chez Ruquier, m'a fait faire le tour de piste le plus court de ma carrière : 4 minutes, chrono en main, avec des espèces de virages en parfaite table de bistrot, bille à l'extérieur, tellement qu'elle gueulait au moindre degrés d'inclinaison ! Dès le décollage, elle s'est mise à s'agiter et à brailler que la terre l'abandonnait, tout en se cramponnant à son voisin. Surpris, le gars...
Mais c'est l'exception qui confirme la règle qui veut que mes pax arborent un sourire béat en descendant (Attention, ne posez pas les pieds en dehors de la bande noire. Oui, Madame, le talon aiguille fait partie des pieds !) : il viennent de voir le ciel...

Tous comptes faits, c'est pas mal l'aviation !

 
 
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